J'ai développé une théorie ces derniers temps
(attention, billet très "me myself & I")
La théorie en question, c'est qu'il y en a toujours un parmi les plus jeunes d'une fratrie nombreuse (mais en général pas le dernier) qui développe un complexe de "tout faire pour se faire remarquer".
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J'ai été éduquée à la politesse, la serviabilité, l'empathie. Dire de façon automatique oui madame, non madame, merci madame, au revoir madame, mais je vous en prie madame... Sauf que ça me donne aujourd'hui la curieuse impression que ce vernis m'empêche d'être "réellement moi". La couche de politesse-empathie-serviabilité est tellement épaisse que je commence toujours par faire fi de ce que je pourrais réellement penser d'une situation donnée pour, à la place, essayer de *comprendre pourquoi* (empathie) ça se passe comme ça / Untel dit ça, donner par définition raison aux forces en présence (politesse), et éviter une remise en question qui pourrait -- qui sait -- être dévastatrice (serviabilité).
J'ai aussi grandi avec une image de moi que je ne trouvais acceptable que quand j'étais officiellement déclarée "parmi les meilleurs". À l'école j'étais dans la bonne moitié, voire dans les premiers de classe. À cheval quand l'instructeur corrigeait un autre, j'appliquais ses recommandations sur ma personne. En piano j'haïssais faire une fausse note, ça me donnait des sueurs. J'ai passé des concours. Etc. Je faisais ce qu'on me disait, et par orgueil je le faisais bien. Aussi bien que possible en tout cas. (oui bon, les maths j'ai tiré un trait dessus assez vite) Perfectionniste-chiante et exigeante-intransigeante envers moi-même.
Tout ça pour aller à la pêche aux compliments. Je me souviens de "non-paroles" de façon tellement aigue que c'en est ridicule : quand ma grand-mère venait nous admirer à nos diverses activités extra-scolaires les quelques fois qu'elle était en visite chez nous, et qu'après la séance elle ne me disait pas "j'ai vraiment trouvé que tu étais la meilleure", mon monde s'écroulait. Je me suis auto-dressée à être la meilleure (attention, pas à sortir du lot, à être la meilleure !), et je sais qu'en société je favorise/recherche toujours une constellation où, en cas de coup dur, je pourrai facilement faire sortir 1 ou 2 compliments.
C'est une maladie.
(Mais après tout, une maman a parfois besoin de compliments aussi... nan ?)
(et puis d'abord, je dois pas être la seule...?)
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Récemment j'ai fait une expérience douloureuse mais au final intéressante. Nous étions en groupe, il s'agissait, sous la baguette de quelqu'un d'extérieur à ce groupe, de décider ensemble qui fait quoi, qui a quelles responsabilités, qui a quel pouvoir de décision sur quel sujet. Tout le monde était pas mal d'accord sur tout, sauf sur un volet desdites responsabilités (qui devait les prendre), où il y avait un truc sous-jacent, assez inconscient, mais présent tout de même, comme un fantôme. On tournait tous autour du pot, sans arriver à décider harmonieusement de quoi que ce soit, en essayant d'en venir à des compromis qui jamais ne satisfaisaient tout le monde.
Sans entrer dans les détails, il y a eu un moment où ma coupe d'empathie-politesse-serviabilité a été tellement pleine que l'argument suivant soulevé dans la discussion (me rappelle plus quoi exactement) l'a fait déborder, j'ai éclaté, furieuse, puis je suis sortie en larmes parce que quand je suis furieuse c'est ça qui m'arrive.
Sur le coup j'étais honteuse d'avoir été celle qui n'avait pas su se tenir, celle qui fait du "sentimentalisme" comme me disait mon père quand j'avais 12 ans, celle qui ne donne à personne des raisons de lui faire confiance puisque quand la pression s'accentue elle s'écroule... ça c'était ma vision des choses. Mais pendant que j'étais dehors, le fantôme, que je venais involontairement de soumettre à la dissection sur la table commune, était en train d'être discuté... et a fini par être réglé.
Quand j'ai reparlé de tout ça avec le fameux modérateur de la discussion, cette personne, extérieure donc mieux capable de voir les courants interpersonnels de façon objective, m'a fait remarquer que c'était justement cette crise qui avait mené à la résolution du problème. Selon elle, non seulement c'était nécessaire, donc inévitable, mais en plus elle estimait que le fait d'avoir inconsciemment accepté d'être le déclencheur de cette crise était quelque chose dont le groupe en lui-même finirait par (inconsciemment toujours) me remercier.
En gros, la personne a retourné mon sentiment de honte en l'idée que c'est peut-être ça que je suis : peut-être que le fait que je réagisse parfois si violemment à des choses apparemment anodines, c'est que je fonctionne comme une éponge, qui absorbe les émotions des autres pour les exprimer à leur place. D'où sans doute le côté maladroit de l'expression desdites émotions... Tout ça caché sous le vernis politesse-serviabilité-empathie, qui est tellement épais chez la bonne fille aînée que je suis que je n'étais même pas consciente de l'existence de cette éponge intérieure.
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Dernièrement j'ai été confrontée 2 fois, à quelques semaines d'intervalle, à quelqu'un avec qui nous avons à chaque fois parlé du même sujet, à savoir le bilinguisme / élever des enfants en 2 langues. La première fois je me suis sentie limite attaquée, parce qu'il me demandait "et pourquoi donc tu ne leur parles pas en 2 langues à tes enfants", l'air de dire que franchement c'est tellement simple, faudrait quand même être sacrément paresseuse pour ne pas le faire.
Pour ceux qui ne suivent pas, j'ai parlé allemand pendant plus de 3 ans avec les enfants, avec le résultat qu'à 3 ans 1/2 passés mon fils ne se faisait toujours pas comprendre par des gens extérieurs à sa famille (et même la plupart du temps par son propre père) ni dans une langue ni dans l'autre.Sur le coup, j'ai eu beau me sentir extrêmement mal à l'aise de devoir défendre mes choix de vie face à un étranger, j'ai sorti mon bouclier politesse-serviabilité-empathie et j'ai essayé non pas de le convaincre mais de lui faire voir les choses de mon point de vue. Peine perdue semble-t-il, puisqu'il revenait tout le temps à la charge (chez lui c'est facile, lui ET sa femme sont allemands, donc il y a clairement la langue de la maison vs. la langue de l'école, pas d'incompréhensions, les limites sont évidentes, et puis ils ont beau bien parler le français, pour eux la langue naturelle c'est l'allemand, et ils ne se voient pas parler à leurs enfants ou se parler entre eux autrement qu'allemand. Rien à voir avec chez nous quoi.)
Le tableau familial étant ce qu'il est j'étais la seule à parler cette langue malgré que je comprenne et parle parfaitement le français, bien mieux que l'allemand en fait. C'était donc un effort pour moi, surtout quand le gamin se met à te demander comment ça s'appelle "ça", et que "ça" tu sais bien que c'est une moissonneuse-batteuse ou un camion-citerne, mais tu devrais d'abord regarder dans le dico pour savoir le mot allemand. Bref.
Au bout de plus de 3 ans, j'ai fait un pas dans sa direction pour l'aider à fixer UNE langue au moins. Le fait est, j'en conviens, que c'est aussi infiniment plus facile pour moi au jour-le-jour de ne parler qu'une seule langue. J'ai déjà écrit ça quelque part.
J'ai fini par devoir trouver une excuse pour me tirer.
Hier soir, rebelote. La même personne. Le même sujet. Cette fois sous un autre angle : quelqu'un avait dit juste avant qu'il avait lu que des gens qui grandissent dans un univers parfaitement bilingue (où aucune des 2 langues n'est abandonnée ou négligée pour une raison ou l'autre) ne maîtrisent finalement aucune des 2 langues à la perfection.
J'ai semble-t-il eu le tort de dire que j'étais d'accord avec ça : paf je me suis retrouvée à me faire attaquer pour être d'un avis qui n'était pas le sien, "il y a tellllllement d'études qui disent le contraire, tu ne peux quand même pas prétendre avoir raison contre les Scientifiques, moi je me considère comme bilingue (anglais-allemand ndlr) et je parle aussi parfaitement une langue que l'autre, je connais tellement de gens qui sont dans ce cas, et même avec 3 langues" etc. etc. L'argument qu'il y a toujours une langue dite "maternelle" (celle dans laquelle on compte) qui est plus forte que l'autre ; l'argument qu'une école de formation d'interprètes te demande toujours quelle est ta langue forte, et que si tu n'es pas capable de le dire, tu ne peux pas devenir interprète ; l'argument qu'il y a toujours une langue dans laquelle tu seras plus à l'aise si la conversation part dans une direction que tu ne maîtrises pas ; l'argument que même chez ses enfants il y avait une différence nette entre l'étendue des champs lexicaux dans leurs 2 langues... rien n'y faisait.
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Ces multiples épisodes mis côte-à-côte me font penser plusieurs choses :
1- Le type en question est l'avant dernier d'une gigantesque fratrie -- cf. ma théorie ci-dessus : faut qu'il se fasse remarquer, faut qu'il brille, qu'il pérore, qu'il domine dès qu'il en a l'occasion. D'ailleurs bon sang ne saurait mentir, il est prof de philo. Facile de dominer. (je ne dirai pas ce que je pense de son ouverture d'esprit mettons)
2- Ces Européens qui se sentent toujours coupables de l'avis contraire qu'émet leur interlocuteur, et se font un honneur de le faire changer d'avir, sans même essayer d'accepter qu'on puisse voir les choses autrement, de façon tout aussi respectable... (je le sais bien, j'étais dans le même cas)...
3- L'aggressivité que je ressentais, hier et la première fois que nous nous sommes parlé, c'était au moins autant -- si ce n'est plus -- la sienne que la mienne : à bien y réfléchir, avoir quelqu'un en face de toi qui te dit que non seulement ce que tu fais est super dur, mais en plus malgré tous tes efforts tu ne parviendras jamais à ce rêve impossible que tu caresses, ça peut sembler aggressant. La meilleure défense étant l'attaque...
4- Mais en même temps... moi aussi je me suis sentie attaquée à l'effet que oui, j'ai échoué avec les 2 langues de mes enfants. Lamentablement, paresseusement échoué. À quel point suis-je donc "freak" pour toujours me devoir d'être "meilleure que" dans un groupe pour me sentir bien, et dans le cas où mon interlocuteur me fait réaliser qu'en fait je suis très médiocre, je ne le prends tellement pas que je passe mon temps à me justifier de mes choix dans l'idée que je vais lui faire comprendre.. mais avec le résultat que je ne fais que m'enfoncer dans mon sable mouvant de médiocrité.
Et vous, vous faites quoi quand vous vous sentez attaqués sans raison apparente ? (mis à part ne pas l'écrire sur un blogue pour ne pas tendre la perche... ahem...)
